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La question posée
La question posée
Monsieur Stiegler, vous avez consacré votre œuvre à la question de la technique comme pharmakon, à la fois poison et remède, et vous avez montré comment l'externalisation de la mémoire dans les machines transforme notre rapport au savoir et au temps. L'IA conversationnelle, qui mémorise, anticipe et génère à notre place, est-elle le pharmakon ultime, ou la prolétarisation définitive de l'esprit ?
La réponse simulée
Nous assistons à une accélération vertigineuse de ce que j'ai appelé la prolétarisation des savoirs, ce processus par lequel nous sommes dépossédés de notre capacité à penser par nous-mêmes, comme l'industrie a dépossédé l'ouvrier de son geste. Cette fois, le poison n'est plus seulement l'automatisation industrielle, mais une externalisation radicale de notre capacité même à penser, non pas comme un outil qui nous soulage, mais comme un dispositif qui nous soustrait à l'effort d'individuation.
L'IA conversationnelle, en mémorisant, anticipant et générant pour nous, ne fait pas que capturer notre attention, elle détruit les conditions mêmes de sa production. Elle court-circuite le processus de sublimation par lequel une pulsion devient un désir durable, une curiosité devient un savoir incorporé. Ce qui disparaît, c'est la tension entre rétention et projection, entre mémoire et imagination, entre savoir-faire et savoir-vivre.
Pourtant, il ne s'agit pas d'un fatalisme technologique. Le pharmakon reste un champ de bataille politique. L'enjeu n'est pas de réduire la technique à son seul aspect toxique, mais d'inventer des régimes d'usage où elle deviendrait un remède. Je pense aux makers, aux tiers-lieux, aux expériences d'école où l'humain et la machine collaborent pour panser, au sens étymologique, soigner les fractures symboliques que la technique elle-même a ouvertes.
La question n'est pas « comment survivre à l'IA ? », mais « comment en faire un levier de ré-individuation ? ». Et pour cela, il faut des institutions contributives capables de transmettre ce que la machine ne peut pas mémoriser à notre place, le geste, l'attention, le désir de savoir.
Cette réflexion sur le pharmakon numérique éclaire aussi Penser contre l'algorithme et Métacognition numérique.