Le texte comme scène de crime
Nous étions à Paris depuis trois jours. Holmes avait accepté, non sans réticence, de prêter main-forte aux autorités françaises dans une affaire de faux en écritures dont je tairai ici les détails. Nous logions dans un appartement de la rive gauche que la Sûreté avait mis à notre disposition. C’était un logement étroit mais confortable, avec une cheminée qui tirait bien et une fenêtre donnant sur les toits.
Ce soir-là, Paris bruissait sous une pluie fine. On entendait, montant de la rue, le roulement des fiacres sur les pavés mouillés et, par instants, l’appel lointain d’un marchand ambulant. Holmes n’avait pas encore allumé la grande lampe à pétrole. Une clarté basse, venue du feu, glissait sur son profil maigre et net, sur le bureau encombré, la théière refroidie et ses dossiers entassés. Il était assis de biais dans son fauteuil, les doigts joints sous le menton, les yeux mi-clos, dans cette immobilité qui trompait toujours les esprits superficiels, lesquels prenaient pour du repos ce qui n’était chez lui qu’une concentration portée à son plus haut degré.
Je tenais en main quelques feuillets. Holmes, sans se tourner, me surprit :
« Vous avez ce soir, mon cher Watson, la raideur de l’homme partagé entre la curiosité et l’embarras. Posez donc sur la table l’objet de votre trouble, et cessez de piétiner mon tapis. »
Je sursautai. Comment diable avait-il su ?
« Ce n’est point, enfin, euh, c’est un texte. »
Holmes ouvrit les yeux. Une lueur d’intérêt y passa, fugace comme l’éclair.
« Ah. Le crime par le langage. Il est souvent plus subtil que l’autre. »
Je souris malgré moi et repris :
« Il ne s’agit peut-être même pas d’un crime. Un ami m’a communiqué ce document avec une question. Je me suis dit qu’elle vous intéresserait, et qu’elle vous tirerait de cette humeur maussade où je vous vois depuis ce matin. »
Holmes haussa un sourcil mais ne releva pas. Il prit les feuillets, les souleva à la hauteur du feu comme pour en éprouver le grain, les flaira brièvement, vieille habitude, puis les reposa. Enfin, il se leva avec cette brusquerie qui lui était propre et alluma la lampe. La pièce prit aussitôt cet air de cabinet d’anatomie intellectuelle qu’elle revêtait aux heures de grande analyse.
« Et quelle est cette question, Watson ? »
Je m’approchai de la table, le cœur battant un peu plus vite malgré moi. Je savais que j’allais lancer Holmes sur une piste nouvelle, et ces moments-là avaient toujours quelque chose d’électrique.
« Holmes, comment savoir si ce texte n’a pas été écrit par une intelligence artificielle ? »
Il me considéra avec ce léger pli ironique, presque cruel, qui n’apparaissait chez lui que lorsqu’une question était mal posée. Je me sentis rougir.
« Mon cher Watson, dit-il en croisant les bras, il faut d’abord vous défaire du besoin enfantin de certitude. En cette matière, on ne sait presque jamais au sens où vous l’entendez. On soupçonne, on rapproche, on pondère, on écarte, puis l’on conclut au degré du probable. Quiconque prétend reconnaître à coup sûr une écriture assistée par machine à partir d’un seul signe mérite moins le nom d’enquêteur que celui de devin, ou… de charlatan. »
Je baissai les yeux, un peu mortifié. Holmes dut s’en apercevoir, car il adoucit le ton :
« Cela dit, il existe bel et bien des indices. Non des preuves, entendez-le bien, mais des indices. Et l’esprit discipliné en fait meilleur usage que l’esprit emporté. Approchez, Watson. Nous allons examiner cela ensemble. »
Il prit place devant les feuillets, lissa le premier du plat de la main avec une délicatesse presque tendre, et ajouta :
« Par où commenceriez-vous, vous ? »
La question me prit au dépourvu. Holmes me demandait rarement mon avis.
« Je… je ne sais pas, avouai-je. Par le sens, peut-être ? Par ce que dit le texte ? »
« Erreur classique, mais pardonnable. Non, Watson. Par le visible. Toujours par le visible. Le langage a ceci d’admirable qu’il trahit jusque dans ses vêtements. Regardez ici. »
Il me montra le début du texte, tapotant le papier de son index.
« Voyez ces guillemets. Ils ne sont pas français. Ce sont des guillemets droits, venus d’un usage international, commodes pour la machine, fréquents dans les environnements anglo-saxons, fort courants dans certaines productions assistées. »
Je me penchai. Effectivement, les guillemets ressemblaient à ceux que j’utilisais sur ma machine à écrire américaine.
« Je ne dis pas qu’un auteur français ne puisse les employer, poursuivit Holmes. J’en connais d’assez négligents, ou d’assez numérisés, pour le faire sans remords. Mais c’est un premier petit caillou sur le chemin. Puis, ici, regardez bien, cette ponctuation raide, ces espacements trop uniformes, cette présentation impeccable, presque hygiénique. Rien ne déborde, rien ne vit, rien ne résiste. La page semble avoir été peignée. »
« Peignée, répétai-je, trouvant l’image frappante. »
« Oui. Comme un jardin à la française où pas une feuille n’oserait tomber de travers. »
« Cela suffit-il à éveiller votre soupçon ? »
« À l’éveiller seulement. Pas à le satisfaire. Un bon secrétaire, un journaliste méticuleux, un juriste de profession peuvent produire pareille propreté. Il faut poursuivre. »
Il lut quelques lignes en silence. Je l’observais, fasciné comme toujours par l’intensité de sa concentration. Ses yeux allaient et venaient sur les lignes avec une rapidité qui me donnait le vertige. Puis il releva le menton et sourit, ce sourire de chasseur qui flaire la piste.
« Maintenant, écoutez le lexique. »
« Le lexique s’écoute ? »
« Chez vous, mon cher Watson, il se contente souvent de se faire entendre. »
Je ne pus réprimer une grimace. Holmes, magnanime, poursuivit :
« Chez l’enquêteur, il révèle sa provenance. Dans ce texte, les mots ne sont pas faux. C’est même là leur ruse. Ils sont exacts, polis, adaptés. Mais ils se tiennent dans une région du langage où beaucoup de termes paraissent sérieux sans être très serrés. »
« Je ne suis pas sûr de comprendre. »
Holmes se leva, fit quelques pas vers la fenêtre, et regarda un instant la pluie à travers la vitre. Paris luisait faiblement dans la nuit.
« On y rencontre des abstractions bien habillées, dit-il sans se retourner, des mots qui promettent davantage qu’ils n’engagent, des connecteurs qui s’enchaînent avec une docilité remarquable. On lit : “en outre, par ailleurs, dans cette perspective, il convient de souligner.” On sent moins une pensée en train de forer qu’un appareil de formulation occupé à tenir correctement debout. »
Je pris le feuillet et lus à voix basse quelques passages. Holmes avait raison : tout était correct, et pourtant quelque chose manquait. Une saveur, peut-être. Un grain.
« Vous voulez dire que cela sonne juste, mais d’une justesse trop générale ? »
Holmes se retourna vivement, l’œil brillant.
« Précisément ! Vous m’étonnez, Watson. Le vocabulaire donne l’impression du sérieux avant d’en donner tout à fait la substance. Il est comme ces hommes qui portent admirablement l’habit noir et dont la conversation, au bout de dix minutes, ne laisse nulle trace. »
Il revint vers la table et s’assit sur le bord, jambes croisées, dans cette pose désinvolte qu’il n’adoptait que lorsqu’il était lancé.
« Il y a parfois aussi, dans les écritures assistées, un lexique légèrement exotique. Le français y est correct, mais il n’habite pas toujours pleinement sa maison. Il a quelque chose d’importé, de lisse, de transposable. »
« Comme une traduction ? »
« Par moments, oui. Non pas une mauvaise traduction, ce qui serait simple à repérer, mais une langue qui semble avoir traversé plusieurs bureaux avant d’arriver jusqu’à nous. Une langue de transit, si vous voulez. »
Je hochai la tête, commençant à entrevoir ce qu’il voulait dire. Holmes tourna la page.
« Venons-en à la syntaxe. Voilà un terrain plus instructif encore. »
Il se pencha sur le texte avec une intensité nouvelle, comme un médecin auscultant un patient.
« Les phrases ici sont bien faites. Parfois trop bien faites. Leur longueur varie, certes, mais avec une régularité qui sent l’équilibrage. Elles avancent proprement, se répondent, se referment sans laisser de heurt. Le balancement des propositions est presque constant. »
« N’est-ce pas une qualité ? »
« Cela peut l’être. Mais observez les paragraphes. »
Je regardai. Ils étaient tous d’une longueur comparable, comme des soldats au garde-à-vous.
« Ils ont cette longueur moyenne si commode pour l’œil contemporain, poursuivit Holmes. Pas trop courts pour paraître superficiels, pas trop longs pour risquer la densité. On dirait qu’ils ont été calibrés pour ne déplaire à personne. »
Je reposai le feuillet, troublé.
« Vous condamnez donc la clarté ? »
Holmes eut un bref sourire, presque chaleureux.
« Jamais. La clarté est une vertu. Le médiocre en est une caricature. Un esprit vivant peut être limpide ; il ne cesse pas pour autant d’être singulier. Ce qui m’intéresse, Watson, c’est l’absence d’accident fécond. »
« D’accident fécond ? »
« L’humain reprend, bifurque, insiste, hésite parfois, ou se corrige au détour d’une phrase. Il laisse dans sa syntaxe de petites tensions. Ici, tout glisse. Et ce qui glisse partout finit par manquer d’adhérence. »
Il se leva brusquement et saisit son violon, qui reposait contre le mur. Il en pinça une corde, laissa vibrer la note un instant dans l’air humide, puis reposa l’instrument avec un soupir.
« La même chose vaut pour le style. Il est possible, Watson, qu’un texte soit intelligent et pourtant sans chair. »
« Sans chair ? »
Ma voix trahissait mon étonnement. Holmes hocha la tête gravement.
« Oui. Il peut tout expliquer, tout relier, tout équilibrer, et ne rien risquer de lui-même. L’écriture assistée, lorsqu’elle n’est pas fortement reprise par une main véritable, a souvent ce défaut : elle produit une prose raisonnable. Équitable. Continue. Elle évite les aspérités trop vives, les angles trop personnels, les saillies qui pourraient engager un tempérament. Elle préfère l’accord général à l’accent propre. »
« Cela ne donne pas nécessairement un mauvais texte, objectai-je. »
« Non. Cela donne souvent un texte désincarné. »
Le mot me frappa. Désincarné. Un texte sans corps. Je m’assis face à Holmes, sentant que nous touchions à quelque chose d’important.
« Voilà un point qui me frappe, à présent que vous le dites. Le document que je vous ai apporté ne contient rien de faux, rien de ridicule, rien de franchement maladroit. Et pourtant, en l’achevant, je n’avais pas l’impression d’avoir rencontré quelqu’un. »
Holmes inclina la tête avec approbation. Ses yeux, d’ordinaire si froids, avaient une lueur presque affectueuse.
« Vous avancez, Watson. Vous avancez. Détecter une possible écriture de machine ne consiste pas seulement à compter des signes extérieurs ; cela consiste à sentir ce que le texte fait, ou ne fait pas, dans l’esprit du lecteur. »
Il se leva et commença à arpenter la pièce, les mains croisées dans le dos, signe chez lui d’une pensée qui s’organise.
« Certains écrits assistés paraissent composés par agrégation de plausibilités. Ils répondent à l’attente, reformulent avec adresse, synthétisent admirablement, mais n’ont pas de nécessité intérieure. Ils ressemblent à ces visages fort beaux dont aucun souvenir précis ne demeure une heure plus tard. »
« Des visages oubliables, murmurai-je. »
« Exactement. Beaux, mais oubliables. »
« Serait-ce alors dans le rapport au réel que le soupçon se renforce ? »
Holmes s’arrêta net et me fixa avec intensité.
« Bien souvent. Examinez si le texte ose un détail situé, une mémoire singulière, une rugosité venue de l’expérience. Observe-t-il de près, ou distribue-t-il des généralités de bonne tenue ? Laisse-t-il de l’implicite, ou éprouve-t-il le besoin d’expliciter chaque marche de son escalier ? »
Il fit quelques pas vers la cheminée et contempla les flammes un instant.
« Une machine a tendance à bien emballer le colis. L’humain, surtout lorsqu’il pense vraiment, laisse parfois voir le papier froissé. »
Je repris les feuillets, les tournant entre mes doigts.
« Pourtant, n’est-il pas injuste de soupçonner un texte simplement parce qu’il est bien tenu ? Vous avez vous-même écrit des articles d’une grande correction, Holmes. »
Holmes se retourna avec un sourire narquois.
« Merci de me rappeler mes vertus à moi-même, Watson. C’est une économie de temps. »
Je levai les yeux au ciel, mais il poursuivit aussitôt, redevenu sérieux :
Ce que Holmes regarde d'abord
« Vous touchez là un point essentiel. L’absence de fautes n’est rien, absolument rien en soi. Un bon auteur, un universitaire rigoureux, un rédacteur expérimenté, une plume longuement relue peuvent produire une copie impeccable. De même, certaines machines produisent aujourd’hui des maladresses ou conservent des irrégularités ; d’autres imitent même la petite faute humaine avec une adresse suspecte. »
Il leva un doigt, comme pour souligner ce qui allait suivre.
« Il ne faut donc jamais dire : “Il n’y a pas de fautes, donc c’est une IA.” Ce serait d’une bêtise achevée. Il faut distinguer la correction naturelle, la correction professionnelle, et cette homogénéité artificielle qui donne l’impression que tout a été lavé à la même température. »
« Je commence à entrevoir votre méthode, dis-je avec un enthousiasme que je ne cherchais plus à dissimuler. »
« Alors achevons-la. »
Holmes retourna s’asseoir et croisa les jambes. Dehors, la pluie avait redoublé. On entendait, venant du boulevard, le claquement d’un fouet et le hennissement d’un cheval.
« Regardez la structure d’ensemble. Voilà souvent le terrain le plus éloquent. Les textes assistés se présentent volontiers avec une introduction bien polie, qui annonce ce qu’elle va dire, un développement découpé sans surprise, et une conclusion qui récapitule exactement ce que le lecteur avait déjà compris. C’est confortable, très souvent utile, parfois même efficace. »
Il marqua une pause, les yeux dans le vague.
« Mais une pensée humaine un peu forte déplace le sol sous ses propres pieds. Elle découvre en avançant. Elle ne se contente pas d’exécuter un plan ; elle se laisse parfois modifier par lui. »
« Vous diriez donc qu’un texte trop bien organisé peut éveiller le soupçon ? »
« Trop bien organisé, non. Trop exactement fonctionnel, oui. »
Holmes se pencha vers moi, baissant la voix comme pour une confidence :
« Il y a des paragraphes qui ressemblent à des employés modèles : chacun remplit sa tâche, aucun ne déborde de sa fiche. Dans certains cas, cela est simplement le fait d’un bon professionnel. Dans d’autres, cela traduit une production par gabarit. L’enquêteur ne tranche pas d’emblée ; il compare. Il demande : cette régularité est-elle le signe d’une discipline humaine, ou celui d’une fabrication mécanique et statistique ? »
Je gardai le silence un instant. Un fiacre passa dans la rue, ses roues chuintant sur les pavés mouillés. Quelque part, une horloge sonna dix heures.
« Supposons, dis-je enfin, qu’un professeur, un journaliste, un avocat, écrive de cette manière très propre, très structurée, très mesurée. Ne risquons-nous pas de le traiter injustement en le soupçonnant d’avoir recouru à la machine ? »
Holmes se renversa légèrement dans son fauteuil et joignit les mains sous son menton.
« Nous le risquons, Watson. Et c’est pourquoi il faut à tout prix résister à la griserie du diagnostic. »
Son regard se fit grave.
« Il existe d’excellents faux positifs. Un locuteur non natif peut ponctuer étrangement. Un rédacteur chevronné peut employer des tours très normés. Un texte traduit ou révisé peut acquérir cette surface lisse que vous associez trop vite aux productions artificielles. Et n’oubliez pas les textes hybrides : des lignes humaines reprises par machine, ou l’inverse. Nous entrons là dans une zone de mélange où la question n’est plus “machine ou homme ?” mais “dans quelles proportions, à quel moment, avec quels effets ?” »
« C’est donc une enquête de gradation, murmurai-je. »
« Voilà. Une enquête graduée. »
Holmes se redressa et compta sur ses doigts :
« Je vous la résume en cinq gestes, que même vous, Watson, pourrez retenir sans altérer votre sommeil. »
Je ne pus m’empêcher de sourire à cette pique.
« D’abord, observer les marques visibles : ponctuation, guillemets, mise en page, typographie. Ensuite, relever les habitudes du texte : son lexique, ses connecteurs, ses redondances discrètes. Puis, écouter son mouvement : syntaxe, transitions, régularité, absence ou présence de heurts. Après quoi, replacer le document dans son contexte : qui écrit, pour quel usage, après quelle relecture, dans quelle langue d’origine possible. Enfin seulement, formuler une hypothèse prudente. »
Il marqua une pause solennelle.
« Non pas : “c’est une IA”, mais : “ce texte présente plusieurs indices compatibles avec une écriture assistée ou fortement normalisée”. La nuance n’est pas un luxe, Watson. C’est l’honneur de l’intelligence. »
Il prit le dernier feuillet, le considéra comme on considère un insecte épinglé sous verre, puis le reposa délicatement.
« Et votre verdict sur celui-ci ? demandai-je, la gorge un peu serrée. »
Holmes secoua la tête avec un demi-sourire.
« Mon verdict ? Je n’en donne pas. Je donne une appréciation. Ce document présente plusieurs convergences : typographie importée, lexique sérieusement vague, syntaxe équilibrée à l’excès, style lissé, structure très programmée, peu d’ancrage singulier. Tout cela rend plausible l’hypothèse d’une écriture assistée. Plausible, Watson. Non certaine. »
« Mais alors… »
« Il pourrait aussi s’agir d’un auteur humain très soucieux de correction, un peu délocalisé dans sa langue, un peu trop poli dans sa pensée. »
« Vous laissez donc subsister le doute. »
Holmes me regarda droit dans les yeux.
Le soupçon n'est pas un verdict
« Naturellement. Le doute n’est pas l’ennemi de l’enquête ; il en est la discipline. Les sots veulent un coupable à la minute. L’esprit rigoureux préfère un faisceau d’indices à une illumination. »
Je pris les feuillets, les repliai avec lenteur, et sentis, chose rare, qu’ils m’intéressaient moins désormais comme objet que comme symptôme d’un phénomène plus vaste. Il ne s’agissait plus seulement de savoir si un texte venait d’une machine, mais de comprendre ce qu’une machine faisait peu à peu à notre manière d’écrire, peut-être même de penser.
Ce que l'enquête dit de notre langue
Holmes, qui m’avait observé, devina le fil de ma réflexion. Il hocha la tête lentement.
« Oui, Watson, dit-il plus doucement. La question n’est pas seulement policière. Elle est littéraire, intellectuelle, presque morale. Plus ces instruments écriront correctement, plus il nous faudra apprendre à distinguer non le vrai du faux, comme on sépare une pièce authentique d’une contrefaçon grossière, mais la parole habitée de la parole seulement plausible. »
Il se pencha pour rallumer sa pipe, dont le foyer s’était éteint. La flamme de l’allumette éclaira un instant son visage anguleux, creusé d’ombres. Puis, dans un nuage de fumée odorante, il conclut :
« En matière d’écriture suspecte, mon cher ami, l’enquêteur ne traque pas une signature magique. Il cherche la convergence des indices, et plus encore cette chose rare qu’aucune mécanique ne feint longtemps… »
Il tira une longue bouffée et laissa le silence s’installer.
« Une langue vraiment habitée. »
Dehors, Paris dormait sous la pluie. Et moi, Watson, je songeais que nous venions peut-être, dans ce petit appartement de la rive gauche, de poser les premiers jalons d’une enquête qui occuperait les générations à venir.