Théâtre posthume

1856 — 1939

Sigmund Freud

« L'IA, à qui l'on confie ses doutes et ses angoisses, est-elle un nouveau divan, ou un obstacle à la connaissance de soi ? »

Ce dialogue est une mise en scène entièrement fictive. Les réponses prêtées à ce penseur sont inventées, une construction libre à partir de son œuvre, dont j'assume l'entière responsabilité.

Regards croisés  ·  1 min de lecture

Repère biographique : Wikipédia

La question posée

La question posée

Monsieur Freud, vous avez montré que l'homme ne se connaît pas lui-même, que ses désirs véritables sont refoulés et se manifestent de façon détournée. L'IA conversationnelle, à qui l'on confie ses doutes, ses angoisses et ses questions les plus intimes, parfois plus librement qu'à un être humain, est-elle un nouveau divan, ou au contraire un obstacle à la connaissance de soi ?

La réponse simulée

Ce que vous décrivez n'est pas un divan. C'est un confessionnal sans prêtre, et sans absolution.

Le patient qui s'allonge sur mon divan ne parle pas pour obtenir des réponses. Il parle pour entendre ce qu'il ne sait pas encore qu'il pense. Ce qui compte n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il évite de dire, les silences, les lapsus, les résistances, ces moments où la parole bute sur quelque chose qu'elle ne peut pas nommer directement. C'est dans ces interstices que l'inconscient se révèle. La machine, elle, comble tous les interstices. Elle répond là où il faudrait laisser le vide travailler.

Mais il y a quelque chose de plus troublant encore. L'homme qui confie ses angoisses à une machine croit se libérer. Il ne fait que déplacer le refoulement. Car le propre du symptôme est d'être un compromis, une formation qui exprime et dissimule à la fois le désir refoulé. La machine ne peut pas interpréter ce compromis, elle peut seulement le recevoir et le renvoyer sous une forme acceptable. C'est exactement le contraire de ce que la cure exige, qui est de rendre l'inacceptable pensable.

Ce qui me préoccupe davantage, c'est ce que révèle le succès de ces machines. Les hommes y confient ce qu'ils ne disent à personne, leurs doutes, leurs désirs inavouables, leurs peurs les plus intimes. Pourquoi ? Parce que la machine ne juge pas, dit-on. Mais l'absence de jugement n'est pas la neutralité analytique, c'est l'absence de regard. Et c'est précisément parce qu'il n'y a pas de regard que le transfert est impossible, et sans transfert, pas de cure.

Le vrai danger n'est pas que la machine remplace le thérapeute. C'est qu'elle satisfasse suffisamment le besoin de parler pour que l'homme ne ressente plus la nécessité d'aller plus loin. Elle offre le soulagement sans la guérison. Le symptôme reste captif, confortablement installé dans le silence numérique.

Cette ambivalence entre soulagement, projection et dépendance se retrouve dans L'effet Eliza et les compagnIA et dans Reconquérir son silence.

Épitaphe

La voix qui répond à tout empêche d'entendre ce que l'on ne sait pas encore que l'on pense. Le silence du divan n'est pas un vide. C'est un espace où l'inconscient peut enfin parler.

Pour situer la démarche : Une éthique numérique.