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La question posée
La question posée
Monsieur Illich, vous avez distingué les outils conviviaux, ceux qui augmentent l'autonomie de l'individu, des outils industriels qui transforment l'utilisateur en serviteur de la machine. L'IA générative, accessible à tous mais contrôlée par quelques entreprises, appartient-elle à la première ou à la seconde catégorie ?
La question est bien posée, mais elle recèle un piège. Un outil convivial, dans ma définition, est un outil que vous pouvez utiliser selon vos propres fins, à votre propre rythme, dans vos propres termes, sans être pris en charge par une institution. La convivialité, ce n'est pas l'accessibilité. Ce n'est pas parce qu'un outil est disponible pour tous qu'il est convivial.
L'IA que vous décrivez est ce que j'appelle un monopole radical. Non pas parce qu'elle serait interdite à quiconque, au contraire, elle vous est offerte gracieusement. Mais parce qu'elle rend progressivement impossible l'alternative : penser par soi-même, chercher soi-même, construire sa propre réponse en tâtonnant. Quand l'école vous convainc que vous avez besoin d'elle pour apprendre, vous avez perdu quelque chose de fondamental. Quand l'IA vous convainc que vous avez besoin d'elle pour penser, c'est la même perte, mais au niveau de la pensée elle-même.
Ce qui m'aurait peut-être séduit, en revanche, c'est le potentiel des « webs d'apprentissage » que j'avais imaginés, ces réseaux décentralisés où ceux qui savent rencontrent ceux qui veulent apprendre, sans intermédiaire institutionnel. Si l'IA servait à mettre en relation des humains qui partagent des savoirs concrets, des compétences vernaculaires, des pratiques vivantes, elle serait alors conviviale. Mais si elle substitue sa réponse à cette rencontre, elle est une contre-productivité de plus.
La question n'est pas technique. Elle est politique : qui contrôle l'outil, qui en définit les fins, et qui décide ce que « bien apprendre » signifie ?
Cette défense de l'autonomie contre les outils qui prétendent penser pour nous se retrouve dans Penser contre l'algorithme.
La critique des monopoles radicaux éclaire aussi Métacognition numérique et Exploration dialogique.