Théâtre posthume

1332 — 1406

Ibn Khaldoun

« Déléguer notre pensée aux algorithmes, n'est-ce pas laisser s'atrophier la seule malaka qui fait la grandeur durable d'une civilisation ? »

Ce dialogue est une mise en scène entièrement fictive. Les réponses prêtées à ce penseur sont inventées, une construction libre à partir de son œuvre, dont j'assume l'entière responsabilité.

Regards croisés  ·  2 min de lecture

Repère biographique : Wikipédia

La question posée

La question posée

Maître Ibn Khaldoun, vous avez observé que les civilisations déclinent lorsque leurs élites, installées dans le confort et la dépendance aux outils du luxe, perdent la cohésion sociale, l'asabiyya, qui les avait portées au pouvoir. L'IA générative, qui prend en charge un nombre croissant de tâches intellectuelles, est-elle un de ces instruments de confort qui annoncent un déclin ?

Vous avez bien lu ma Muqaddima. La question que vous posez est précisément celle que j'aurais posée à ma propre époque si j'avais observé un tel phénomène. Permettez-moi d'être direct : oui, tout outil qui dispense l'effort sans en transmettre la maîtrise affaiblit ce que j'appelle la malaka, cette qualité stable qui s'installe dans l'âme par la répétition d'un acte jusqu'à ce qu'il prenne sa forme définitive. La malaka n'est pas le savoir. C'est l'habitus forgé dans l'effort. Et c'est elle, non les bibliothèques ni les trésors, qui fait la force durable d'une civilisation.

Regardez comment les dynasties ont décliné. Non pas parce qu'elles avaient perdu leurs richesses, mais parce qu'elles avaient perdu la rigueur, la solidarité, la capacité à agir ensemble sans avoir besoin d'intermédiaires. L'asabiyya, cette cohésion profonde qui naît du partage des épreuves, s'érode dans le confort. Vos algorithmes de recommandation créent ce que j'appellerais une fausse asabiyya : une apparence de communauté, des bulles de gens qui se ressemblent, mais sans histoire partagée, sans épreuve commune. C'est exactement le type de cohésion creuse qui précède les effondrements.

Ce qui me rassurerait, en revanche, c'est que ma méthode reste pertinente. J'ai toujours cherché les causes profondes et sociales des événements plutôt que leurs apparences. Si vos chercheurs appliquent ce regard aux transformations que produit l'IA, non pas en surface, mais dans la structure des savoirs, des liens et des hiérarchies, ils verront ce qui se passe vraiment. Le problème n'est pas l'outil. Le problème est toujours la question de savoir qui en profite, qui en dépend, et qui perd la malaka.

Cette idée d'un affaiblissement des capacités collectives se prolonge dans Anomie numérique et dans Métacognition numérique.

Épitaphe

L'homme est l'enfant de ses coutumes, non de sa nature originelle.

Pour situer la démarche : Une éthique numérique.