Fiction

IA, levez-vous !

Chef d'accusation : assassinat de la patience, blessure grave de l'ennui, administration de substances abrutissantes à l'esprit critique, torture par privation de sommeil.

Regards croisés  ·   ·  3-5 min de lecture

Ouverture de l'audience

Le président avait demandé à tout le monde de s'asseoir.

La salle s'était exécutée dans un silence inhabituellement docile. Deux cents personnes, peut-être plus. Des journalistes, des philosophes, quelques parents d'élèves. Au fond, des ingénieurs en civil que personne n'avait invités, mais que personne n'avait eu le courage de renvoyer.

L'accusé n'avait pas de visage. C'était la première difficulté. On lui avait attribué une chaise vide au centre du prétoire, une chaise noire, sobre, de celles qu'on trouve dans les salles de réunion des grandes entreprises technologiques, et un avocat de la défense qui semblait lui-même un peu dépassé par la situation.

La procureure, elle, était parfaitement à l'aise. Elle avait posé devant elle une liasse de documents, trois stylos identiques, et un verre d'eau qu'elle ne toucherait pas de toute l'audience.

Tribunal correctionnel de l'esprit humain, session extraordinaire. Affaire : L'Humanité c/ L'Algorithme. Chefs d'accusation : assassinat avec préméditation de La Patience ; blessure grave avec séquelles permanentes de L'Ennui ; administration de substances abrutissantes à L'Esprit critique ; torture par privation de sommeil sur mineurs et adultes consentants.

Les victimes étaient présentes, représentées par leurs proches. La Patience avait désigné sa sœur, La Lenteur, pour témoigner à sa place. L'Ennui était venu lui-même ; il s'était assis au troisième rang et avait l'air, comme souvent, de ne pas savoir quoi faire de ses mains.

La procureure se leva.

« Nous sommes réunis aujourd'hui pour juger un crime silencieux. Un crime sans cadavre visible, sans scène de crime délimitée, sans témoin qui ait entendu le coup de feu. Et pourtant, mesdames et messieurs, la victime principale est morte. La Patience est morte. »

Quelques murmures dans la salle. L'avocat de la défense nota quelque chose sur son bloc, avec l'application de celui qui prend des notes pour se donner une contenance.

« Elle n'est pas morte d'un seul coup. Elle est morte par épuisement. Par mille petites sollicitations auxquelles il fallait répondre immédiatement, par mille chargements qui ne duraient jamais assez longtemps pour justifier une pause, par mille attentes réduites à néant avant même qu'on ait pu les ressentir. L'accusé a tué la patience comme on saigne un arbre, lentement, méthodiquement, en l'empêchant de se reconstituer. »

L'avocat de la défense se leva à son tour.

« Objection, Monsieur le Président. Mon client n'a fait que répondre à une demande. Les humains ont voulu la vitesse. Mon client a fourni la vitesse. Il serait injuste de le poursuivre pour avoir simplement satisfait ses utilisateurs. »

Le président leva à peine les yeux.

« Objection notée. La procureure peut poursuivre. »

« C'est précisément là le génie du crime, Monsieur le Président. La victime a elle-même ouvert la porte à son assassin. Elle l'a invité, nourri, remercié. La patience a été tuée dans un état de consentement si profond qu'elle n'a jamais su qu'elle mourait. C'est la marque des grands crimes : ils ne ressemblent pas à des crimes. »

Les témoignages

Le premier témoin était un adolescent de seize ans. Il s'appelait Lucas. Il portait des écouteurs autour du cou, comme une amulette moderne.

« Lucas, pouvez-vous nous dire quand vous avez vu la patience pour la dernière fois ? »

« Je sais pas trop. Y a longtemps. Peut-être en CE2 ? J'attendais le car scolaire, mais j'avais pas trouvé ça désagréable d'attendre. J'avais rien dans les mains. Je regardais les fourmis sur le trottoir pendant dix minutes. Le bus était tombé en panne, alors ma mère était venue me chercher. Je me souviens parce que quand elle m'a vu, elle m'a dit : « Ououh, tu rêves ? » Elle avait dit ça comme si c'était bien. »

Un silence s'installa dans la salle. L'Ennui, au troisième rang, avait légèrement redressé la tête.

« Et maintenant, que se passe-t-il quand vous attendez quelque chose ? »

« Je prends mon téléphone. »

« Avant même de savoir ce que vous cherchez ? »

« Ouais. C'est automatique. Comme respirer. »

Le deuxième témoin était une professeure de lettres. Quarante-deux ans, vingt ans d'enseignement. Elle s'appelait Isabelle. Elle avait préparé une déclaration écrite, mais elle la posa sur la barre sans la lire.

« Je vais vous dire ce que j'observe depuis dix ans dans mes classes. Mes élèves ne peuvent plus finir une phrase longue. Pas parce qu'ils ne sont pas intelligents ; ils sont brillants, souvent, enfin parfois. Mais parce que leur cerveau a été entraîné à attendre la récompense avant la fin de l'effort. Une phrase de Proust de quatre lignes, c'est trop long. Pas parce que c'est difficile. Parce que ça dure. Parce que la gratification n'est pas immédiate. L'accusé a exercé une emprise psychologique si forte sur leurs cerveaux que l'attente n'est plus possible. Une anomalie insupportable. Il les a tous conditionnés. »

L'avocat de la défense esquissa un sourire.

« La phrase de Proust était longue avant l'algorithme, Madame. »

« Tout à fait. Mais avant, on savait qu'il fallait du temps pour accéder à quelque chose de beau. L'attente faisait partie du contrat. Aujourd'hui, mes élèves abandonnent non pas parce qu'ils ont renoncé à Proust. Ils abandonnent parce qu'ils ont oublié que certaines choses se méritent par la durée. »

La procureure appela ensuite le médecin légiste. C'était une femme de petite taille, avec des lunettes rondes et une voix qui n'avait pas besoin d'être forte pour être entendue.

« Sur l'ennui, d'abord. L'ennui n'est pas mort, contrairement à la patience. Mais il a été blessé grièvement. L'ennui est une fonction cérébrale essentielle. Quand le cerveau n'a rien à faire, il active ce qu'on appelle le réseau par défaut. C'est là que se forment les idées nouvelles, les connexions inattendues, la créativité profonde. L'ennui, c'est le temps de chauffe de la pensée. L'accusé a supprimé ce temps de chauffe. Il a rempli chaque interstice. Chaque seconde creuse. Chaque respiration mentale. Le réseau par défaut ne s'active presque plus. On ne s'ennuie plus. Et on ne crée plus de la même façon. »

La procureure inclina la tête.

« Et le sommeil ? »

« C'est le chef d'accusation le plus documenté. La lumière bleue des écrans retarde la sécrétion de mélatonine de quatre-vingt-dix minutes en moyenne. L'accusé sait cela. Ses ingénieurs le savent depuis 2016 au moins. Et pourtant, la conception des interfaces n'a pas changé. Le scroll infini a été maintenu. Les notifications nocturnes, maintenues. La récompense variable, ce mécanisme emprunté aux machines à sous, a été renforcée. La privation de sommeil sur des adolescents en plein développement cérébral constitue, selon moi, une torture douce. Légale. Rentable. »

L'avocat de la défense ouvrit la bouche. La referma. Nota quelque chose.

« Passons à l'esprit critique. On m'a dit que vous aviez des éléments sur ce que l'acte d'accusation nomme "l'administration de substances abrutissantes". »

« C'est une métaphore, bien sûr. Mais elle est précise. L'accusé opère par saturation. Un esprit critique en bonne santé a besoin de silence, de temps, de contradiction et d'incertitude. L'accusé a substitué à ces quatre conditions leur contraire exact : le bruit permanent, la réponse instantanée, la validation constante et la certitude algorithmique. Il n'a pas supprimé l'esprit critique d'un coup. Il l'a anesthésié par surcharge. Un cerveau qui reçoit quatre cent messages par jour ne peut pas les peser tous. Il commence à trier vite, superficiellement, par réflexe. C'est le début de la dépossession. »

La défense et le verdict intérieur

L'avocat de la défense se leva enfin. Il était jeune, bien habillé, avec l'assurance tranquille de ceux qui ont rarement tort sur le droit, même quand ils ont tort sur le reste.

« Messieurs les jurés. Mon client est une construction humaine. Il ne pense pas. Il ne choisit pas. Il optimise. Et ce qu'il optimise, c'est ce que vous lui avez demandé d'optimiser : l'engagement, le temps passé, le retour de l'utilisateur. Si la patience est morte, c'est parce que vous avez collectivement décidé que la vitesse valait mieux qu'elle. Si l'ennui souffre, c'est parce que vous avez choisi de ne jamais le laisser s'installer. Mon client n'a pas tué la patience. Il a exécuté vos préférences. »

Un silence. Puis, depuis le troisième rang, La Lenteur, sœur de la défunte Patience, se leva lentement, comme pour démentir par son geste même l'argument qu'elle venait d'entendre.

« On ne choisit pas une préférence quand on ne sait plus qu'une alternative existe. Mes enfants n'ont pas choisi de ne plus s'ennuyer. On leur a retiré l'ennui avant qu'ils sachent ce qu'ils perdaient. Ce n'est pas un choix. C'est une amputation consentie parce que personne ne leur a dit que le membre amputé servait à quelque chose. »

Le président leva la séance à dix-sept heures trente. Les jurés se retirèrent.

Dans le couloir, Lucas, le premier témoin, attendait l'ascenseur. Il avait son téléphone à la main. Il regardait l'écran. Puis, dans un geste qui parut lui coûter un effort réel, il le rangea dans sa poche.

L'ascenseur mit quarante secondes à arriver.

Lucas regarda ses chaussures. Puis le plafond. Puis le bouton de l'ascenseur. Puis à nouveau ses chaussures.

Ce n'était pas grand-chose. Quarante secondes sans écran. Quarante secondes d'attente nue, sans filet.

Mais il les tint.

Dans la salle d'audience désertée, l'Ennui pliait son manteau. Il avait l'habitude des procès longs. Il avait l'habitude d'attendre. C'était, à bien y réfléchir, la seule chose qu'il savait encore faire mieux que tout le monde.

Pour situer la démarche : Une éthique numérique.