Ahmed Messaoudi  ·  Fiction

Black Out

Une nuit, tout s'arrête. Ce que nous n'avions pas voulu voir devient soudain très visible.

Regards croisés  ·   ·  3-5 min de lecture

Acte I,  La nuit

22h47

Myriam, 42 ans, sur LinkedIn avant de dormir. À côté d'elle, Thomas lit un polar, ses lunettes sur le nez. Elle vient de publier un post sur la dernière campagne marketing de sa PME bordelaise. Trois likes déjà. Pas mal.

Puis une notification. Puis deux. Puis dix.

BREAKING NEWS : Trump suspend tous les services numériques américains vers l'Europe

Elle relit. Une fois. Deux fois. C'est une blague, non ? Elle clique sur l'article du Monde.

« Dans un tweet publié il y a 15 minutes, le président américain annonce la suspension immédiate de tous les services numériques américains vers l'Union européenne, ainsi que l'interdiction d'exporter tout produit technologique. Effectif : demain matin, 6h, heure de Paris. »

Myriam regarde l'heure. 22h50. Dans sept heures et dix minutes.

22h55

Elle tend son téléphone à Thomas.

« Regarde. »

Thomas pose son livre, lit l'article, souffle.

« Encore un coup de com'. Il bluffe, comme d'habitude. Demain matin, il aura fait marche arrière. Dors. »

Il reprend son polar. Myriam éteint la lumière de sa table de nuit.

23h10

Les notifications pleuvent sur son téléphone. Apple publie un communiqué glacé.

« Nous sommes contraints de nous conformer à l'ordre exécutif présidentiel. Nos services seront interrompus en Europe à compter de 6h, heure de Paris. »

Puis Google. Microsoft. Meta. Amazon.

Myriam envoie un message WhatsApp à sa sœur à Lyon : « Tu as vu les infos ? » Réponse immédiate : « Oui ! C'est dingue. Mais bon, ça va pas durer... »

23h35

Léa débarque dans la chambre. Quinze ans, cheveux en bataille, téléphone à la main, les yeux rouges.

« Maman, tu as vu ? À 6h du mat', plus d'Instagram, plus de Snap ! Je peux plus parler à Mathis demain, il est en Bretagne ! »

« Léa, le langage... »

« M'en fous ! Comment je fais, moi ? »

Thomas grogne. Myriam la prend dans ses bras.

« C'est temporaire, ma chérie. Ça va se régler. »

Elle ne sait pas si elle essaie de rassurer Léa ou elle-même. Léa repart en claquant la porte. Thomas soupire et éteint sa lampe.

Minuit

Myriam n'arrive pas à dormir. Elle pense à ses photos de famille sur iCloud. Aux messages importants sur WhatsApp. Aux documents de travail sur Google Drive. Elle devrait se lever. Sauvegarder. Télécharger. Agir.

Mais elle est fatiguée. Et puis Thomas a raison, non ? C'est sûrement temporaire. Demain, tout sera revenu à la normale.

Minuit quarante

Elle se lève discrètement. Descend au salon avec son ordinateur. Elle ouvre Google Drive. Tout fonctionne encore. Ses trois années de campagnes marketing sont là. Les présentations clients. Les budgets. Les visuels. Elle devrait tout télécharger sur une clé USB.

Elle clique sur quelques documents. Les télécharge. Trois fichiers. Dix. Vingt. Puis elle s'arrête.

C'est ridicule. Ça va se régler. Le gouvernement va intervenir. L'Europe va négocier. Trump va reculer.

Elle referme l'ordinateur. Retourne se coucher.

5h45

Son réveil sonne. Elle a dormi trois heures, peut-être. Elle attrape son téléphone.

5h47. Dans treize minutes, tout s'arrête.

5h50. Elle regarde l'heure défiler.
5h55. Son cœur bat plus vite.
5h58. Elle fixe l'écran.
5h59.

6h00

Rien. Tout fonctionne encore. Elle actualise WhatsApp. Ça marche. Elle actualise Gmail. Ça marche.

6h02. Toujours rien. Peut-être que Thomas avait raison ?

6h05. Elle essaie d'envoyer un message à sa sœur : « Ça marche encore ! » Le message part. Puis reste en « envoi en cours ».

6h07. « Échec de l'envoi ». Elle réessaie. Rien. Elle ouvre Gmail. Connexion impossible. Google Drive. Service indisponible. Instagram. Nous ne pouvons pas vous connecter.

C'est arrivé.

Acte II,  Le matin

6h45

Toute la famille est réveillée. Hugo descend, les yeux encore pleins de sommeil.

« Maman, je peux regarder YouTube pour finir mon exposé ? »

Myriam le regarde. Non. Ça ne marche pas.

Thomas descend à son tour, son iPhone à la main.

« Putain, ça a vraiment coupé. »

Léa arrive, le visage fermé.

« Insta marche plus. Rien marche. C'est nul. »

Hugo insiste.

« Mais maman, mon exposé... »

Myriam prend une grande inspiration.

« On va trouver une solution. Tout le monde est dans le même cas. Allez, prenez votre petit-déjeuner. »

7h30

En voiture vers le bureau. Les infos à la radio.

« C'est donc officiel : depuis 6h ce matin, tous les services numériques américains sont coupés en Europe. Premières réactions du gouvernement : une cellule de crise est convoquée à l'Élysée. Les PME françaises se réveillent dans le chaos. Beaucoup dépendent entièrement des outils américains. L'Europe promet des représailles. »

Myriam serre le volant. Regarde son écran GPS sur le tableau de bord, hors service. Elle pense à cette nuit. À Google Drive qu'elle aurait pu sauvegarder. Elle ne l'a pas fait. Parce qu'elle n'y croyait pas vraiment. Parce qu'elle pensait que quelqu'un allait arrêter ça.

Mais personne ne l'a arrêté.

Elle se gare sur le parking du bureau. Deux SMS arrivent d'un coup. Laurent, son patron : « RDV urgence 9h. Tous. » Thomas : « Peux pas retirer avec ma Mastercard. »

Sa vie d'avant vient de s'arrêter.

Acte III,  La réponse

9h05,  Salle de réunion

Pas de café machine, la borne de paiement est hors service. Pas d'écran de projection. Laurent, les traits tirés, ne fait pas les cent pas cette fois. Il reste assis, une pile de feuilles de papier bien nettes posée devant lui.

« Bon, vous êtes tous là. J'espère que vous avez bien dormi, parce que moi non. On a bossé toute la nuit en réunion d'urgence avec le siège. Le constat est simple : on est à poil. Mais on ne va pas couler. »

Il tapote la pile de feuilles du bout des doigts.

« À partir d'aujourd'hui, je vous demande d'adopter les principes suivants dans votre travail quotidien. C'est une question de survie. »

Il commence sa lecture, les yeux fixés sur sa fiche.

« Pour vos emails et agendas, une messagerie européenne comme Mailo, hébergée en Europe et conforme RGPD.

Pour la navigation web, utilisez des moteurs comme Qwant ou Ecosia. On arrête de nourrir les algorithmes qui viennent de nous couper les vivres.

Pour le VPN, tout passe maintenant par Proton, soumis à la neutralité suisse. »

Laurent prend une inspiration, comme s'il détaillait un plan de bataille.

« Pour l'envoi de vos dossiers, remplacez les services interrompus par Smash. C'est français et les données s'effacent automatiquement.

Et pour la messagerie sensible, installez Olvid. C'est certifié par l'ANSSI. Plus de WhatsApp, plus de numéros de téléphone liés. »

Il marque une pause, en arrivant au bas de sa fiche.

« Concernant l'intelligence artificielle, je veux être très clair : notre priorité est la confidentialité. Nous allons privilégier Euria comme assistant par défaut.

C'est opéré en Suisse, vos données ne servent pas à entraîner leurs modèles et il y a un mode éphémère. Dès que vous devez rédiger, analyser ou prototyper, votre premier réflexe doit être d'ouvrir Euria. On garde tout dans notre sphère de confiance. »

« Je sais, il y aura une phase d'adaptation. Mais après ce qui s'est passé cette nuit, on n'a plus le choix. »

Laurent se lève et commence à distribuer les fiches. Une par personne. Comme des cartes de rationnement.

Myriam prend la sienne. Elle la plie en deux et la glisse dans sa poche. Elle se dit qu'elle la montrera à Thomas et aux enfants ce soir.

Parce que ce n'est plus seulement une affaire de bureau.

C'est aussi une affaire de famille.

Note de l'auteur, Cette fiction explore un scénario hypothétique pour mettre en lumière notre dépendance réelle aux infrastructures numériques américaines. Les outils cités dans l'acte III (Mailo, Qwant, Ecosia, Proton, Smash, Olvid, Euria) existent et sont opérationnels. La question de la souveraineté numérique n'est pas un sujet de science-fiction.

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